2025
Gariottes, borie, cazelle ...

© Nicolas Guillemot

Avec Gariottes, Pris dans les phares poursuit son travail d’ancrage dans le Fumélois : créer à partir d’un lieu, au rythme des saisons et des rencontres.

Nous partons à la recherche des gariottes, ces cabanes de pierres sèches qui ponctuent le paysage , pour comprendre ce qu’elles racontent d’un territoire et de celles et ceux qui l’habitent.

Ici, nous rassemblons le processus : marches, repérages, expérimentations, ateliers, essais artistiques.

Cette page en est le carnet vivant : un fil de notes, d’images, d’expériences et de rencontres qui dessinent peu à peu une cartographie sensible du projet.

ÉTÉ 2025

les repérages

Nous sommes cinq arpenteurices : Laurette, Charlotte, Nico C., Nico G. et Noé.

Pendant une semaine, nous avons parcouru les chemins autour de Gavaudun (Aux Anjeaux, Laurenque, Las Planes, Saint-Avit), guidés par les habitant·es, par le hasard et par notre curiosité.

Peu à peu, les gariottes sont apparues : certaines dissimulées sous les fougères, d’autres à demi effondrées, d’autres encore solidement dressées malgré les années.

Difficiles à dater, elles témoignent pourtant d’une activité agro-pastorale ou viticole révolue. Avec le temps, les pratiques ont changé, les paysages aussi : ici, en Lot-et-Garonne, de nombreuses prairies se sont couvertes de hêtres et de chênes, et les gariottes ont mis un manteau de mousse.

Nous nous laissons guider par les habitant·es. La plupart se trouvent sur des terrains privés, ce qui soulève des questions d’accès et pour les éventuels événements futurs qui pourraient y avoir lieu.

L’usage de ces cabanes et leur architecture nous deviennent familiers. Nous visitons la Maison de la Pierre Sèche de Daglan, puis testons les procédés de construction sur une gariotte à l’abandon, avec la bienveillance du propriétaire des lieux : sur le mur de pierres vient se déposer une structure en encorbellement destinée à soutenir les lauzes, ces pierres plates typiques de la région. La tâche est ardue, les débuts balbutiants. Il faut s’approprier la méthode, choisir les lauzes adaptées, chercher l’équilibre, ajuster, recommencer…

La semaine s’achève par un moment partagé à la belle étoile, devant notre gariotte reconstruite. Un apéro improvisé dans la forêt, en compagnie de celles et ceux venus voir ce qui s’était tramé pendant ces jours de pluie et d’exploration. Une première pierre posée, au sens propre comme au figuré, dans la cartographie du projet.

À l’issue de cette première semaine de défrichage, nous envisageons de mettre en place un protocole de rencontres pour les prochaines sessions, afin de créer des occasions de partage de récits, d’expériences et de savoir-faire.

 

En parallèle de notre recherche autour des gariottes, Noé a réalisé un court-métrage en Super 8, tourné pendant la résidence d’août. Le film s’est fabriqué à côté du travail de terrain, sur les temps de pause, en fin de journée, dans les interstices laissés par les gariottes.

C’est le moment où l’on a eu l’occasion de ressortir costumes et perruques des stocks de Pris Dans Les Phares 😉 Un espace de jeu s’est ouvert, fait d’improvisations et de glissements discrets du réel vers la fiction.

Le Super 8, avec son grain et sa matérialité, accompagne ces moments de jeu et de glissement du réel vers la fiction. Il fait écho à notre rapport au temps, à la trace et à la mémoire, au cœur du projet Gariottes.

Le film a été présenté au Neuchâtel Super 8 Film Festival le 18 octobre 2025. En voici un teaser.

AUTOMNE 2025

Cartographie

En novembre, nous lançons un « avis de recherche » : affiches dans les mairies, adresse mail dédiée, invitation à écrire ou à nous téléphoner. Où sont les gariottes ? Nous souhaitons ouvrir une enquête collective et imaginer que, peu à peu, les habitant·es deviennent nos relais, nos éclaireurs, pour nous guider vers ces abris de pierres disséminés sur le territoire.

L’envie de réaliser une carte sensible des gariottes se précise. Nous tentons de donner forme à cet objet en superposant des feuilles de calque, comme autant de strates d’informations et de temporalités. Nous comparons photos aériennes anciennes, plans cadastraux et récits pour mieux comprendre leur implantation et l’évolution des paysages dans lesquels elles s’inscrivent.

En parallèle, nous découvrons la stéréoscopie, un dispositif optique ancien permettant de voir des images en trois dimensions, que l’on retrouve parfois dans les placards de nos grands-mères. Le premier stéréoscope date de 1838. Nous sommes fasciné·es par ce rapport à l’image, radicalement différent de nos usages contemporains. Là où le regard glisse aujourd’hui rapidement sur les écrans, l’expérience stéréoscopique impose un temps long, une attention soutenue. On regarde ces images longtemps, presque avec repos.

Nous entamons alors une série d’essais photographiques autour des gariottes, dans leur environnement. Certaines images intègrent la présence de personnages fictifs, premières bribes de fiction qui ouvrent la voie à un possible geste théâtral à venir. La série de photographies stéréoscopiques commence à prendre forme.

Les rencontres s’incarnent. À l’auberge Le Donjon, Bernard nous accueille et nous parle avec passion des gariottes, de leur histoire et de leur présence obstinée dans le paysage.

Le samedi 8 novembre, nous participons à un chantier organisé par le Conservatoire des Espaces Naturels, en partenariat avec la commune de Gavaudun, Galatée et Simon de la ferme des 5 Vaches. Une dizaine de personnes se retrouvent pour prendre soin du milieu : dégager un ancien bac à rouir, débarder des branches, poser une clôture pour protéger une zone humide.

Nous avons la chance d’être accompagné.es par une magnifique jument qui travaille à nos côtés. 

En fin de semaine, nous organisons un apéritif ouvert aux habitant·es. Une trentaine de personnes se retrouvent dans la salle de Gavaudun pour échanger autour du petit patrimoine, de l’agropastoralisme, de l’utilité des gariottes, de géologie, de toponymie et de l’art de bâtir en pierres sèches. Les discussions confirment l’intérêt suscité par ces cabanes et l’envie, partagée, de marcher ensemble sur les chemins, de montrer, de chercher, de transmettre. Nous pointons sur une carte les gariottes connues et présentons les premières images stéréoscopiques réalisées durant la semaine.

Une étape se dessine : celle où la recherche s’ouvre, lentement, à une constellation de regards, de récits et de possibles.

Hiver 2026

Les relevés

En janvier, nous reprenons les chemins là où nous les avions laissés, guidé·es par les indications glanées lors des rencontres de l’automne. Nous marchons beaucoup, découvrons des points de vue, des perspectives. Certaines gariottes que nous trouvons cette fois-ci sont très singulières : nichées dans des recoins que seul·es les habitant·es connaissent encore, d’une architecture inattendue. Chaque cabane est photographiée, scrutée, et pour la première fois scannée en 3D, une façon de garder une empreinte précise de ces pierres qui disparaissent peu à peu.

En parallèle, nous nous attelons à un travail de longue haleine : remplir un tableur, apprivoiser des logiciels de cartographie, construire patiemment la base de données qui donnera corps, un jour, à la carte des gariottes. Fred,un archéologue dont les conseils sont précieux nous lance dans l’aventure en nous aidant à structurer nos premières entrées. Les débuts sont laborieux, mais peu à peu les repères se posent, et voir les points s’inscrire sur la carte est une satisfaction discrète mais réelle.

Le troisième chantier de la semaine nous ramène à un outil ancien et cher à notre pratique : la caméra obscura. Nous reconstruisons la nôtre, refaisons des tests, poussons notre compréhension de l’outil un peu plus loin à chaque essai. Nous l’installons sur la place du village de Gavaudun, ce qui nous permet d’accueillir les élèves de l’école et de présenter le dispositif aux promeneurs et passants. Comme le stéréoscope en automne, elle ralentit le regard : l’image retournée, le cadre imposé nous invitent à adopter des points de vue différents et à appréhender le paysage autrement. Ces tests minutieux nous ont permis d’établir des cahiers des charges précis pour faire construire une caméra obscura pensée pour et avec le projet Gariottes. Une étape décisive qui ouvre grand la suite.

Printemps 2026

La caméra obscura

Le 24 avril, la semaine s’ouvre autour d’un dîner.

Les ami·es, certains bénévoles, les membres du bureau, le noyau dur de celles et ceux qui accompagnent Pris dans les phares depuis le début.

L’assemblée générale se tient dehors, dans les premiers beaux jours. Dix ans de créations ont tissé des liens 🙂

Le lendemain, Baptiste, constructeur à l’atelier Meta (conception et réalisation pour les arts visuels, à Sainte-Radegonde), nous apporte la caméra obscura.

Celle sur laquelle nous travaillons, rêvons, discutons depuis plusieurs mois.

Elle est là.

La semaine se structure autour d’elle. D’abord, le geste répété : monter, démonter, se l’approprier. Apprendre à la connaître dans ses moindres détails.

Puis les tests, méthodiques : différentes lentilles, différentes focales. Nous nous replongeons dans les cours de physique du collège. Distances, angles, cercles de mise au point, nous notons tout, comparons, recommençons. L’image se déforme ou s’affine selon les paramètres, et peu à peu, la logique de l’outil nous devient familière.

Vient ensuite l’expérimentation par la fiction. En jouant, en cherchant, un cadre se dessine pour la suite du travail : le paysage, l’outil caméra obscura, et un portrait de personnage. Un triangle à l’intérieur duquel nous voulons faire exister nos premières fictions.

La météo est parfois capricieuse, mais une surprise nous attend : même par ciel couvert, l’image à l’intérieur de la boîte est saisissante. C’est net, piqué, coloré.

Nous l’installons dans des champs, dans différents types d’espaces naturels, et découvrons la richesse de ses possibilités : théâtre, paysage, photographie, manipulation de l’écran, changement de lentilles en direct. L’extérieur et l’intérieur dialoguent.

Au milieu de la semaine, nous rencontrons Vincent Étienne, bâtisseur avec qui nous préparons une matinée pierre sèche le 9 mai que nous ouvrons à toutes les personnes intéressées par les gariottes et la pierre sèche, au cours de laquelle il guidera une balade commentée : gariottes, murs, abris, et rudiments de construction en pierre sèche sur un parcours d’environ quatre kilomètres.

La semaine s’achève sur un état des lieux de nos découvertes. 

Une prochaine étape est tracée : installer la caméra face à une gariotte. Voir ce que ces deux objets, l’un optique, l’autre de pierre, ont à se dire. 

Prochain rendez-vous en juillet, au festival de Villeréal.

Nous y serons encore en travail, en recherche, en laboratoire. Il s’agira de proposer au public une première expérience de la caméra obscura, mais aussi de partager les matériaux accumulés au fil des résidences, photographies stéréoscopiques, relevés, collectes, et d’observer, d’écouter. Comment les gens perçoivent ces images renversées, ces cabanes de pierres, ces outils d’un autre temps ?

Ce temps d’échange nous est précieux : c’est en croisant nos regards avec ces personnes qui entrent pour la première fois dans la boîte que notre recherche continue de s’affiner.

Premier essai de scan 3D en nuage de points d'une gariotte. Une expérimentation encore en laboratoire, en recherche.